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NTEGA-MARANGARA-GAHUTU REMI 
 
 
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Déo Hakizimana

Déo Hakizimana 
 
 
Ntega-Marangara 20 ans après 
« La lettre ouverte » 
Qu’est ce qui a changé au Burundi ? 
Que reste-t-il à changer ?
 
 
 
 
 
 
Editions Remesha 
 
 
 
Rappels utiles 
 
Il y a vingt ans.  
Parce que c’était à la fin août 1988.  
Dans un salon emprunté à un ami résidant du quartier Kamenge, au nord de la capitale Bujumbura, je rédigeais à la va vite une lettre (Annexe 1), que nous devrions adresser au major Président de l’époque, Pierre Buyoya, Président du Comité Militaire de Salut National (CMSN) qui avait renversé la 2ème République du Colonel Jean Baptiste Bagaza le 3 septembre 1987.
 
 
 
Depuis le début août, la machine à tuer avait franchi la dernière étape d’un plan à vocation macabre. Après les mises en scène des services secrets, épaulés par l’administration provinciale de Ngozi et par les 3ème (Gitega) et 4ème Bataillons commandos sous le Haut Commandement des Numéros Uns Burundais de l’époque, le sang avait commencé à couler le 14 août, dans un black out médiatique quasi-total. Le sommet était atteint jusqu’au 17 août, lorsqu’un hélicoptère est venu – sans aucune envie pacificatrice - survoler le ciel ensanglanté des deux communes martyres comme pour superviser les opérations.  
Le 20 août, le bureau national du Parti-Etat, sous la haute main de M. Libère Bararunyeretse, l’actuel ambassadeur de la Francophonie à Genève, a planifié des réunions stratégiques sur toute l’étendue de la République, surtout à Bujumbura, pour porter psychologiquement les opérations sur le terrain politique.
 
 
La réunion à laquelle j’ai assisté s’est déroulé dans le local du Centre Islamique de Kabondo dans la capitale, où l’actuel pasteur protestant Artémon Simbananiye, ministre omnipotent sous le Gouvernement génocidaire de 1972, avait pris place parmi les animateurs.  
Je me rappelle que j’ai sollicité la parole à cinq reprises et que cette parole m’a été refusé. Un refus qui provoquera une de ces colères qui me mena vers Nyakabiga et Jabe où je devais retrouver des amis pour discuter de ce qui se passait et pour en tirer des conséquences.  
Je disais à mes copains que nous n’avions que deux grandes questions à retenir. La première, c’était de constater que quelqu’un, quelque part, avec ses pions, avait décidé que des gens comme nous devions mourir à cause de notre appartenance ethnique.
 
 
La deuxième, c’était de savoir comment nous devions mourir. C’est-à-dire : savoir si ce serait comme en 1972 lorsque des proches, voisins et d’autres se sont laissés conduire aux abattoirs sans réagir. On nous appelait des « Abamenja », un mot que je décide de ne pas traduire en français, pour dire que je ne trouve pas d’équivalent dans la langue de Molière, qui expliquerait comment un innocent peut s’appeler un criminel de grand chemin.  
J’étais personnellement obsédé par cette deuxième question. Je pense que je n’étais plus traumatisé par la mort imminente. J’étais torturé par une seule exigence : trouver un moyen de parler avant de mourir pour au moins laisser des traces, que l’histoire retiendrait, afin que nos progénitures sachent que nous n’étions pas des lâches et qu’il nous incombait d’expliquer pourquoi nous devrions partir dans ces conditions.  
Bref, nous voudrions protester. Bien sûr protester contre les massacres qui sévissaient dans les communes de Ntega et de Marangara dans le nord du pays. Car des milliers de citoyens avaient péri en moins de dix jours, pendant que plusieurs dizaines d’autres prenaient le chemin de l’exil vers le Rwanda.  
Je reviens alors à la lettre dont le manuscrit fut élaborée en 45 minutes le 22 août, pour être déposée sur la table du destinataire deux jours plus tard et qui fit le tour du monde. 
La lettre avait deux particularités. Il s’agissait avant tout d’un réquisitoire direct, sévère, qui avait surtout la spécificité d’être un acte politique historiquement inédit.  
Ce réquisitoire était adressé du dedans par de jeunes intellectuels – essentiellement des fonctionnaires, des professeurs et étudiants de l’Université d’Etat de Bujumbura. Ils voulaient interpeller le club de dirigeants qui formaient l’establishment de l’époque, et qui avait manifestement laissé se développer une rébellion armée, pour envisager par la suite un nettoyage ethnique programmé.  
Le scénario consistait pour le pouvoir en place de fermer les yeux sur le massacre de pauvres paysans tutsi sans défense dans ces communes martyres, pour créer les opportunités d’une intervention armée musclée dans une opération rappelant les horreurs qu’ont subies les Kurdes d’Irak.
 
 
Selon les informations qui nous parvenaient, grâce à nos propres réseaux de communication et grâce à des témoignages recueillis sur le terrain (Lire annexe 2, qui donne le film des événements), le noyau des durs, ceux que des confrères appelaient les « faucons » du CMSN, en connexion avec un autre petit club minoritaire de jusqu’auboutistes politiciens se cachant sous les ailes de l’ex-Parti Etat, Uprona, qui pilotait le pays, avaient donc monté un scénario de « provocation-révolte-répression », que nous soupçonnions de devoir prendre l’allure d’un génocide semblable à celui de 1972. 
La lettre avait une deuxième particularité. Elle était, dans la désespérance générale, une surprenante, je dirais d’ailleurs une courageuse tentative de recherche de dialogue.  
Nous voulions en effet exiger d’un pouvoir qui massacrait une partie de sa population de prendre des mesures qui calment les esprits avec effet immédiat. C’était un cri du cœur qui appelait à la prévention des dérapages futurs. Ce cri exigeait aussi, dans une politesse désarmante, de nouveaux réaménagements institutionnels, qui feraient du Burundi une patrie pour un peuple fier, digne, uni autour d’un destin commun. 
En trois points, consignés dans le dixième paragraphe d’une lettre tenant en deux pages et demie, nous demandions au major président de :  
• Faire cesser les massacres, de renoncer aux arrestations arbitraires ainsi qu’aux exécutions sommaires,  
• Nommer un gouvernement d’union nationale dans lequel la majorité hutu serait valablement représentée et d’ 
• Ouvrir un débat public et transparent sur les contradictions taboues qui s’accumulaient autour de la question hutu-tutsi.  
Nous avons eu l’occasion de dire ailleurs (Lire annexe 3) comment la parution de cette lettre a produit impact choc, tant dans les milieux dirigeants que dans la population, à l’intérieur comme à l’extérieur, dessinant finalement ce Burundi qui a vu les progrès incontestables de la gouvernance démocratique. 
Toutes les sources, même les plus négationnistes, sont d’accord pour dire que le processus des changements politiques qui ont débouché sur les deux dernières expériences électorales ainsi que sur toutes les dynamiques démocratiques des deux dernières décennies sont issues de l’époque « lettre ouverte » d’août 1988. 
Il se pose dès lors deux questions intéressantes : depuis ce qui fut appelé la « crise de Ntega Marangara » il y a exactement vingt ans, qu’est ce qui a changé ? Qu’est ce qui n’a pas changé ? 
 
Les défis actuels, à quelques mois des élections de 2010 
 
Si je devais conclure mon témoignage sur ces quelques lignes, vingt et un ans après « La Lettre ouverte » du 22 août 1988, je dirais que le Burundi de 2009 souffre d’une seule force: celle qui s’empare d’une femme enceinte, à l’heure de l’accouchement. 
Tous les bruits de botte que certains agitent, toutes les mises en scène orchestrées à propos de vraies ou de supposées tentatives d’assassinats ; tous les déboires liés à une justice mal rendue, à des démobilisés manipulés, à des rapatriés mal accueillis, tous ce qui est relatif à la mauvaise gouvernance qui a engendré la corruption : tout cela ressemble pour moi, je le répète, aux douleurs d’une femme qui accouche. 
Il faudra cependant que les présidentiables de 2010 nous disent quelles réponses ils s’apprêtent à apporter sur tous ces sujets de préoccupation. 
Je dis donc très clairement que le Burundi actuel affronte une menace que je prends la liberté de résumer ainsi : 
1. Les obscurités liées au désir non assouvi Vérité sur les crimes massifs des quatre dernières décennies ne peuvent que continuer à peser sur la crédibilité de nos institutions et de nos dirigeants, ceux d’aujourd’hui et ceux d’hier, y compris ceux à venir s’ils ne tirent aucune conséquence de cette inacceptable réalité.  
2. Les tentatives faites pour étouffer cette Vérité mènent toutes vers l’aggravation du phénomène de l’impunité. Mais ces tentatives sont, à long terme, vouées à l’échec, face à ce peuple burundais qui, de mon point de vue, a atteint une maturité d’une incroyable efficacité, qui obligera un jour les langues de se délier. Nos électeurs pourraient étonner comme ils l’ont fait en 1961, 1993 et 2005, lors des scrutins dont les résultats ont surpris les calculateurs du statu quo. 
3. Entretemps, le pays peut encore souffrir du contexte précaire décrit, parce que celui-ci encourage l’émergence d’une élite médiocre. Au-delà, c’est également l’apparition d’une partie, dans la communauté internationale, d’amis et faux amis opérant sur un espace où le deux poids deux mesures de l’hypocrisie diplomatique a élu domicile. La gestion des crises en Afrique des Grands Lacs en a pâti, et je ne suis pas sûr que cela est terminé. 
Il s’ensuit qu’il demeure pour moi deux leçons majeures, que je retire de mes observations des trente dernières années et que souhaite partager en ce moment, bien que je n’aurai pas le temps de les expliciter par manque de temps matériel : la première, c’est que nos « politiciens » doivent être éduqués, je dirais même forcés, à adopter le principe de la transparence dans la gestion des affaires publiques, tant dans les discours que dans les gestes concrets. La deuxième, c’est de les obliger à prendre position, officiellement et publiquement sur un certain nombre de défis majeurs qui gouvernent notre avenir commun, jusqu’au-delà de nos frontières. (A suivre)  
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ANNEXE 1  
Texte de la lettre ouverte du 22 août 1988 adressée au Président Buyoya telle qu’elle est reproduite dans : Déo Hakizimana, Burundi, le non dit. Edit. Remesha, Genève, 1991 
 
Bujumbura, le 22 août 1988 
 
«Excellence Monsieur le Président, 
Nous venons porter à votre connaissance la prise de position des hutu sur les événements qui sont en train de se dérouler au Burundi depuis le début du mois d'août. Nous nous attarderons ici à relever les contradictions que masque l'information officielle, légitimant ce que nous croyons être un nouveau «Plan Simbananiye» (génocide 1972). Certains d'entre nous avaient bien voulu l'exprimer samedi au cours des réunions du parti; mais comme les interventions étaient manifestement programmées à l'avance dans l'intention de consacrer l'attitude extrémiste tutsi dirigée en faveur d'un plan d'extermination qui transparaissait si clairement dans les idées et surtout dans la note finale dans toutes les localités de la capitale, nous nous trouvons dans l'obligation de résumer notre réaction à travers cette lettre ouverte, et nous osons espérer que vous y réserverez une bonne suite. Nous savons d'avance que ceci peut susciter des conséquences, puisque votre entourage risque d'y voir une justification des répressions que nous sentons venir: la radio vient de l'annoncer par des termes révélateurs, comme ceux entendus depuis dimanche, trahissant le principe même de la transparence que le régime évoque, et que le gouvernement vient de réaffirmer, alors que des hutu sont déjà massacrés sans procès. 
Avant d'entrer dans le vif de la question, nous demandons déjà à la Communauté internationale, en particulier les missions diplomatiques accréditées à Bujumbura, de suivre de près la situation. Nous tendons la main aux pays voisins, à l'O.U.A., aux organismes du système des Nations Unies, à la Communauté internationale ainsi qu'aux différents organismes humanitaires... de suivre l'évolution des événements et d'intervenir si besoin pour éviter un massacre qui n'est plus caché. 
Excellence Monsieur le Président, 
Point n'est besoin de détailler le caractère préoccupant de la situation socio-économique difficile qui produit ce triste résultat. Les inégalités et les injustices sociales sont une réalité qui semble être cautionnée par le pouvoir en place dans le pays, en dépit des contestations incessantes des esprits progressistes et des promesses du discours politique. Il apparait bien que les positions acquises depuis plus de vingt ans par la classe dirigeante doivent être sauvegardées, et tous les moyens sont devenus bons à cette fin. Le pouvoir reste régional, clanique et surtout tribal. Or, malheureusement, le Burundi, petit et pauvre, rend difficile le partage du gâteau qui s'amenuise de jour en jour. Cela n'est même plus possible à l'intérieur du groupe des dirigeants au pouvoir fussent-ils d'une même ethnie ou d'une même région. Lorsque cette contradiction, aujourd'hui matérialisée par l'enlisement des dossiers des anciens dignitaires du régime Bagaza coupables de crimes de haute trahison ou de détournements, entraîne une guerre froide entre les membres de l'ethnie dirigeante, il se trouve toujours un moyen de chercher les raisons ailleurs et de désigner des cibles. Comme en 1972, après le procès surprise des hommes de Muramvya, la communauté hutu devient «l'ennemi de la Nation»; il faut la décapiter pour rétablir le dialogue tutsi menacé d'éclatement. 
Le discours officiel se trouve, cependant, vite contredit par les faits. 
1. Dans les événements de Marangara et Ntega, on parle de réfugiés hutu qui auraient entraîné d'autres à l'intérieur du pays à prendre des machettes et des lances pour massacrer les tutsi. Mais cela fait maintenant plus d'une semaine qu'on connaît les coupables, mais on n'a pas encore dit qui ils sont, comment ils s'appellent, d'où ils sont venus, les noms de ceux qui les aident, etc. Alors qu'on annonce l'ouverture prochaine des procès dans la transparence, on apprend en même temps l'exécution sommaire des intellectuels hutu et on couvre la nouvelle de beaucoup de secret alors que le mensonge surgit à la face du monde. Qui sera, par exemple, capable de montrer devant les barres Côme Bibonimana, ancien député, et depuis longtemps poursuivi pour avoir dénoncé les statistiques tribales du ministère de l'Education et qui vient d'être exécuté avec beaucoup d'autres? 
2. On a vite conclu à une rébellion paysanne inspirée par des intellectuels hutu. Or d'après des informations convergentes, les événements qui ont commencé à Marangara au milieu de la première semaine du mois ont une grande explication qu'on n'a jamais dite à travers l'information diffusée par le pouvoir. On signale en effet la présence des militaires du 4ème Bataillon de Ngozi en manoeuvres dans la localité sans avoir prévenu la population, erreur qui a été notée par les paysans lors d'une «campagne de pacification» et qui a été reconnue par un chef militaire qui a parlé d'un ordre reçu «du haut». Cela se passait plus de dix jours avant le début des massacres. L'histoire dira comment les événements ont dégénéré en conflits sanglants, se déplaçant de Marangara à Ntega pour finalement gagner les communes environnantes. L'information officielle le cache, mais il est sûr que l'avenir le démontrera. 
3. Officiellement, on apprend depuis mercredi que le calme est revenu et que la situation est maîtrisée, mais le gouvernement instaure en même temps un couvre-feu sur tout le territoire national en priant la population de ne croire qu'à l'information de la Radio nationale. Et quand la presse internationale le dément, on reconnait qu'il y a encore quelques affrontements! Oui, l'armée a provoqué des tensions; oui, la même armée a amené la répression dans les campagnes. Des camions ont évacué les familles tutsi de la région vers Ngozi pour les sécuriser, pendant que des blindés, appuyés par des hélicoptères s'attaquaient aux hutu. Les survivants sont parvenus à fuir vers le Rwanda, et il est curieux d'entendre que les hutu exterminent les tutsi et se comptent en même temps en grand nombre parmi les réfugiés! 
4. Comment expliquer que les militaires aient refusé d'intervenir au début desdits massacres alors que leur premier devoir est d'arrêter rapidement tout danger en empêchant toute progression? Il a fallu attendre quelques jours pour faire croire à la paix alors que les engins militaires se mettaient à l'action. Cette abstention nous semble être une légitimation de l'agression pour rééditer la répression de 1972. Un montage donc? Encore une fois, l'histoire le dira. 
Excellence Monsieur le Président, 
Dans cette situation, il est normal que la population soit maintenant sur le qui-vive et reste traumatisée par l'imminence d'un nouveau génocide. La presse nationale sait de quoi il s'agit quand elle dit que les «coupables directement ou indirectement liés» aux événements seront «sévèrement punis». Celui qui est né hutu, l'intellectuel en l'occurrence, ne se fait plus aucune illusion. Il semble que l'Armée tutsi veuille réussir ce que le ministère de l'Education voulait réaliser dans les écoles secondaires et à l'Université. C'est la scène qu'on a vu tout au long de la dernière année scolaire. Et c'est une bonne similitude de situation. En effet, on n'a pas encore oublié que les élèves et les étudiants tutsi ont participé à une campagne d'intimidation au niveau national. Les coupables sont connus. Les dossiers sont là. Mais, paradoxalement, ce sont les hutu, forcés de quitter les écoles, sous la menace des couteaux comme ce fut le cas à l'Ecole Technique Secondaire d'art de Kamenge et des fusils à l'Université. De la même façon, le hutu va faire les frais des massacres actuels. Pourtant, quelques éléments tutsi progressistes et modérés ont souligné dans les réunions du Parti que le problème fondamental du Burundi actuel était essentiellement d'ordre politique et fondé sur les inégalités sociales; ils ont attiré l'attention du public que la classe dirigeante pourrait être plus responsable que d'autres dans cette affaire. 
Excellence Monsieur le Président, 
Nous aimons la paix. Contrairement à ce que l'aile extrémiste tutsi pourrait vous faire croire, seul moyen de maintenir sa place dans l'arène du pouvoir, en perpétrant un génocide, nul hutu sensé ne rêve d'exterminer les tutsi. Bien au contraire! D'autant qu'il existe d'ailleurs des tutsi prêts à construire le pays avec les hutu, l'obstacle étant l'absence de dialogue. Maintenant, la situation dépasse la limite du tolérable. 
C'est pourquoi, Excellence Monsieur le Président, si vous visez l'objectif d'une paix durable au Burundi, nous vous proposons les quelques solutions suivantes: 
1. Suspendre les massacres et les arrestations arbitraires des hutu. 
2. Désigner avant la fin de cette semaine une Commission nationale multiethnique et représentative chargée d'analyser sans complaisance les mesures structurelles qui s'imposent pour éviter le pire. Nous recommandons qu'on y adjoigne des observateurs extérieurs pour garantir la neutralité de la commission. 
3. Voir dans quelle mesure les hutu peuvent être associés à la Défense et à la Direction politique de leur patrie. 
Veuillez agréer, Excellence Monsieur le Président, l'assurance de notre considération très distinguée.» 
Suivent les noms et prénoms des 27 signataires  
 
 
 
 
 
ANNEXE 2  
Extraits légèrement actualisés du livre Burundi, le non dit. Voir Annexe 1  
 
AOUT 1988: NTEGA-MARANGARA 
La goutte d'eau qui fait déborder le vase 
On le sait maintenant. La tension observée en août 1988 au nord du Burundi n'a pas été un fait d'actualité impromptu. Elle est devenue inquiétante et explosive après une succession d'événements dont l'origine relève bien d'une provocation. Le drame se joue entièrement sous le coup d'une conspiration dont la dimension s'apparente à un pouvoir corrompu et complice. Mais l'origine précise des tueries restera confuse tant que le gouvernement persistera dans son refus d'accepter le principe d'une Commission internationale impartiale d'enquête chargée de rétablir toute la vérité. 
Cependant, tentons une analyse, pour éclairer certains aspects de la réalité. D'abord, en exposant les faits connus et confirmés dans la suite par les témoignages qui font autorité. Ensuite, en les plaçant dans le contexte du plan de génocide planifié, le Plan Simbananiye. 
Au mois de mai 1988, on observe des va-et-vient au Rwanda du gouverneur de Ngozi, le commandant Cymaque Kobako qui, pour se déguiser, abandonne sa Mercedes officielle. Il emprunte régulièrement une petite jeep Suzuki du Secteur médical de Ngozi. La Sûreté l'accompagne dans ses démarches et ses déplacements. 
A la même période, des tracts inondent la région. La tension monte. Apparemment, dans les hauts lieux du pouvoir, la nouvelle s'inscrit dans le cadre d'une stratégie subtile de quadrillage. 
Au mois de mai en effet, une visite présidentielle à la Société régionale du Buyenzi, dans la province de Ngozi, permet aux hautes autorités de tâter le pouls d'une région en voie d'éclatement. Le déploiement des forces militaires pour patrouiller dans les collines pousse la tension à l'extrême. 
Le 1er juillet, je l'ai déjà relevé, le discours du président à l'occasion du 26ème anniversaire de l'indépendance lance les mises en garde déjà évoquées. Les appels au calme ou à l'unité sont perçus dans ce cadre comme un slogan cynique pour accrocher la galerie. 
Dans l'ensemble, tout prend l'allure d'un programme officiel qui pousse le peuple à se révolter. Déjà, à Marangara, où tout commencera, un hutu proche de l'administrateur communal[1] découvre une liste de personnes devant être arrêtées et exécutées parmi les hutu. Des agents communaux participent à une savante campagne d'intimidation dans les collines[2] pour provoquer des affrontements immédiats. 
L'on parle surtout d'un certain Charles Gaswi et de son complice Sendege, qui agitent les coeurs en exhibant des listes de victimes prédésignées. L'on parle aussi d'une distribution d'armes aux tutsi de la localité et surtout de réunions nocturnes auxquelles le gouverneur de province participe personnellement au chef-lieu de la commune de Marangara. 
Ce travail de provocation déborde finalement le cadre secret: des hutu sont avertis et l'alerte, passant de bouche à oreille, est donnée. Dans cette région, giron de l'analphabétisme, où l'écrit et la convocation de l'autorité policière valent arrêts de mort, l'on voit un retour terrifiant de la rumeur et de la peur, qui deviennent bientôt la raison de l'explosion. 
Des faits révélateurs 
Marangara, 5 août 1988. Le gouverneur de province s'oblige à se rendre sur les lieux, soi-disant pour calmer les esprits agités. Il condamne les agitateurs tutsi à une amende de deux mille francs, à sept jours d'emprisonnement, peine qui n'a jamais été exécutée. Ce ne fut donc qu'un discours nécessaire pour maquiller la réalité. Le cycle provocation-révolte-massacre-répression allait en fait commencer. 
Dans la nuit de cette même date, des véhicules militaires venus en patrouille déclenchent la panique. Instruits par les bruits en circulation, agités par les listes et traumatisés par la présence inopportune des commandos du 4ème bataillon de Ngozi, les paysans traversent en masse la rivière Akanyaru pour fuir vers le Rwanda. Au passage, les paysans détruisent les ponts pour empêcher la pénétration des véhicules militaires. 
Au Rwanda voisin, la commune Kibayi informe les autorités supérieures de Butare. L'Etat-major de Kigali est également mis au courant et demande à Bujumbura ce qui se passe. Rien, répondra-t-on à l'Etat-major du lieutenant-colonel Edmond Ndakazi. Le ministre de l'Intérieur, Aloys Kadoyi, sera, pourtant, délégué par le chef de l'Etat, le 7 août, pour aller pacifier la région. Le ministre Kadoyi revient donc sur la scène dont le rideau s'apprête à tomber à la shakespearienne. Car, entre-temps, les hutu qui avaient fui reviennent aussitôt du Rwanda, pendant qu'une dizaine d'autres sont arrêtés. 
A Marangara, Kadoyi découvre une foule mécontente. Les inquiétudes profondes apparaissent dans des déclarations désespérées: l'administrateur communal, le juge et l'infirmier de la localité, tous tutsi, sont cités nommément comme étant les premiers agents de l'agitation anti-hutu. Que nous veulent ces soldats? Ils nous rappellent 1972, diront les paysans, visiblement surexcités. 
Que faire? se demande le ministre, entouré d'une forte délégation comprenant des agents de la Police secrète et de l'administration de Ngozi. Le ministre se tourne vers le commandant Nengeri du 4ème bataillon de Ngozi. Celui-ci parle d'un ordre donné du haut pour protester contre la proposition faite d'éloigner les militaires. Et la campagne se terminera en queue de poisson sur une note d'impuissance, vue comme un alibi souhaité. 
Comment les choses vont-elles tourner au tragique à partir de Ntega, en province de Kirundo, où les premières tueries ont éclaté? Comment expliquer ce qui s'est passé sans y voir d'abord la complicité de l'autorité et des forces de l'ordre, généreusement appuyées par les chefs locaux? 
Il faut se souvenir que le Burundi est un petit pays encerclé par des camps militaires. Dans la région en question, l'intervention des forces de l'ordre est possible en moins d'une heure, où que l'on se trouve, que l'on vienne de Kayanza ou de Ngozi pour se rendre à Marangara. La brigade de Kirundo est d'ailleurs dans les environs. 
La communication phonique ou téléphonique rend fiable toute procédure d'intervention. L'omniprésence sur chaque colline des informateurs appartenant au réseau du parti et des mouvements intégrés, représentés à tous les niveaux de l'administration locale, porte chaque nouvelle sur toute situation avec une perspicacité telle que l'autorité reste à tout moment en contact avec les faits et la réalité. 
Il faut savoir surtout que l'essentiel du réseau routier moderne a été implanté non pas pour des raisons économiques, mais pour des objectifs militaires. Un simple coup d'oeil sur la carte routière de l'époque en témoigne éloquemment[3]. 
On verra ainsi qu'une route asphaltée, implantée pour les besoins de la cause, lie l'Etat-Major de Bujumbura aux camps du nord du pays et le parcours en voiture demande entre deux et trois heures à peine. C'est pourquoi des hommes comme Innocent Niyonkuru, chef du parti à Ngozi, Jean-Baptiste Ndikumana, gouverneur de Kirundo et bien d'autres responsables concernés ne nieront pas d'avoir pris connaissance d'une situation explosive à Marangara d'abord, puis à Ntega. 
Deux informations intéressantes restent à vérifier et à confirmer: l'ordre donné par le gouverneur de Kirundo au directeur du Projet Kirundo de distribuer des machettes normalement prévues pour les activités dudit projet et l'appel lancé par l'agent de la Sûreté de cette même localité à tous les administrateurs (tutsi) de la province, pour qu'ils comprennent bien que la politique tribaliste de Bagaza n'a pas changé, même sous le régime Buyoya! 
En attendant les éléments de cette précision, les faits s'ordonnent comme suit[4] : 
Pour commencer, c'est un certain Révérien Harushingoro, un commerçant d'origine tutsi de Ntega qui tire (avec une arme à feu) sur des hutu après avoir déclaré: Cette fois-ci, même le fœtus ne survivra pas. Les tueries commencent. 
On est à l'aube du 15 août, jour de la fête de l'Assomption. Curieusement, les troupes semblent avoir déjà entendu une alerte. Je suis, ce jour-là, à Mugera (province de Gitega, au centre du pays) où des milliers de chrétiens et des centaines de voitures affluent vers le sanctuaire de la Sainte Vierge. L'Archevêché de Gitega accueillait à cette occasion un hôte de marque venu du Vatican, le cardinal Tomko. Il y a avait de l'affluence. 
Les gendarmes que nous y trouvons - chargés de réglementer le parking ou de maintenir l'ordre au lieu des cérémonies religieuses - ne manquent pas de surprendre par leur tenue. Ils sont équipés, comme en temps de guerre dès la matinée. 
Comment sont-il avertis? Pourquoi? L'on apprendra plus tard que des hommes de main du régime sont présents dans la région de Ngozi comme pour guetter quelque chose. Quelqu'un a par exemple vu le commandant D. Nzeyimana, directeur des services de Sûreté Intérieure, qui passe sa soirée au mess des officiers de Ngozi en prenant un verre. Les événements se dérouleront à quelques lieues de ce poste d'observation. 
Un nom intervient dans le début du film des événements. C'est celui d'un commerçant hutu de Ntega également, M. Bucana. Il est le plus grand témoin oculaire de ce qui se passe en ce jour du début des tueries. C'est en plus lui dont on dit qu'il surprend, avant les événements, une confidence signée Harushingoro (le commerçant tutsi) qui s'adresse à son complice l'administrateur communal de Ntega sur le programme de génocide en préparation. 
Les nouveaux martyrs 
Ainsi averti, mais surtout horrifié par le tour effroyable pris par les événements, Bucana s'enfuit à moto vers Bujumbura. Arrivant le même soir dans la capitale, il s'installe chez son ami Révérien Banterubwoba, un fonctionnaire du Bureau d'Education Rurale, résidant à Kamenge. Ils seront les premiers à être arrêtés entre le 17 et 18 août à Bujumbura. 
Dans les locaux de la Police Judiciaire des Parquets, à Bwiza, les interrogatoires débutent tout de suite après l'arrestation. Bucana y est torturé, à mort, par le policier Aloys Marorerwa. 
Sans tarder, un vieux de 65 ans, Rupfuyimungu, paysan de Ntega descendu à Bujumbura le 14 août pour rendre un dernier hommage à son fils (un fonctionnaire des Finances) agonisant à la suite d'une longue maladie, est arrêté, lui aussi. La mère du malade, venue à Bujumbura pour la même circonstance est épargnée, mais tous les amis trouvés au domicile de ce dernier, qui meurt entre-temps, ne le seront pas: Pierre Claver Ahishakiye, enseignant au lycée de Ngagara à Bujumbura et Marc Nizigiyimana, conducteur de camion chez un entrepreneur privé, sont arrêtés par une bande de gendarmes en civil, armés jusqu'aux dents, semant la terreur dans le quartier de Kamenge. 
Tous sont conduits à la prison centrale de Mpimba avec Fulgence Ndayisaba, un technicien de Regideso, la Régie de distribution des eaux et d'électricité à Kirundo, arrêté le 18 août à la mairie de Bujumbura. Ils y rejoignent Révérien Banterubwoba, dans les conditions d'hygiène et d'isolement les plus tristes. 
Toutes ces arrestations s'opèrent sur la base d'accusations floues et imprécises d'une police en quête de boucs émissaires. Bien vite, un bruit circule à Bujumbura, dans tous les quartiers et dans les bureaux, que ceux tenus pour être les commanditaires des événements sont dans les mains des autorités! 
Entre-temps, l'état d'urgence est proclamé et des barrières sont installées. La radio gouvernementale multiplie ses attaques contre ceux qu'elle appelle des ennemis du pays, des groupuscules de réfugiés, sans les nommer. 
Très fièrement, les soldats, les policiers et autres hommes forts du régime réquisitionnent les véhicules officiels pour occuper chaque coin de rue à Bujumbura et pour contrôler les mouvements des gens dans les communes de presque tout le pays! 
Encore une fois, comme par un autre hasard, le président Buyoya est absent du Burundi. 
Parti le 14, au moment le plus fort de la provocation et dans une atmosphère caractéristique d'un début d'un drame imminent, le chef de l'Etat était invité à Brazzaville pour la fête des Trois Glorieuses du Congo. Il dut finalement interrompre son séjour et arriva, à Bujumbura, le 16 août. 
Le lendemain, à bord d'un hélicoptère, accompagné de quelques proches, il se rendit sur les lieux. On eût pu croire que la pacification allait avoir lieu. 
Hélas! 
A Bujumbura, les discours accompagnant le crime commence. Le ministre de l'Intérieur, Aloys Kadoyi, et celui des Relations Extérieures, Cyprien Mbonimpa, annoncent la nouvelle sur le ton d'un retour au calme et d'une situation maîtrisée. Mais, pendant ce temps, des soldats tirent sur des hommes, des femmes et des enfants qui fuient par milliers au Rwanda. 
D'après les témoignages unanimes des rescapés qui ont fui vers le Rwanda et dans les régions voisines de la zone rouge, l'ordre était de massacrer tout ce qui bouge. Ainsi tonne Maregarege et les autres commandants de la campagne de répression sanglante. Des maisons sont incendiées et pillées. 
Par des micros, les soldats, épaulés par les policiers du ministère de l'Intérieur, rassemblent les paysans cachés dans des marais en lançant les slogans d'un calme revenu pour finalement les inonder de balles et de bombes incendiaires. Des camions déplacent les familles tutsi de la région touchée pour aller les sécuriser à Ngozi, pendant que les militaires balaient la région à la mitrailleuse et au blindé. Des hélicoptères équipés de napalm participent à cette opération dont on veut qu'elle soit rapide et efficace.  
Toute la région est alors placée sous occupation militaire. Tous les étrangers (témoins gênants) sont priés d'évacuer les lieux pour que tout se passe à huis clos. Le plus grand carnage commence à ce moment. Les témoignages en provenance du nord du pays ne manqueront pas d'être unanimes pour dire qu'il s'agit d'un génocide sélectif planifié, avec la bénédiction du discours de l'autorité. 
On commence à parler d'autres listes: celles des hutu, établies par les services de la Sûreté, qui prédésignent les personnes à arrêter parmi les membres de l'élite hutu. Certains parleront de sept cents, d'autres de mille cinq cents hutu visés. 
On apprend des nouvelles d'autres arrestations : celle par exemple de Paul Sirahenda, un ancien député hutu de Makamba. On apprend surtout l'arrestation, puis l'exécution sommaire de la plupart des fonctionnaires hutu de Ngozi et de Kirundo: Côme Bibonimana, ancien député lui aussi, longtemps poursuivi pour avoir dénoncé les statistiques tribales à Kirundo en 1985-1986 chez l'inspecteur cantonal des écoles primaires, André Nsabimana, est arrêté à Ngozi, puis tué à Kirundo. On dit que sa femme aurait été forcée à assister à son exécution. 
A la brigade de Kirundo, un district spécial de gendarmerie y voit le jour. Il se transforme rapidement en une sorte de camps de concentration où le Capitaine Mafunenge sélectionne, chaque soir, les hutu à exécuter parmi les détenus. Selon des témoignages irréfutables, l'"opération Mafunenge" se poursuit jusqu'au 5 septembre au soir, plus de deux semaines après les appels au calme du ministre Kadoyi et ceux du président de la République, deux hommes-clé de cette hécatombe, dont il est impossible de dire qu'ils ne savaient pas! 
Des rescapés - tel Marc Ntahondereye, directeur du Projet Kirundo - seront transférés vers Bujumbura ou Rumonge, dans les prisons dites de Haute Sécurité. D'autres seront épargnés, expressément pour être amenés à déclarer et à signer des aveux forcés à coups de chicote et de matraque. 
Marc Kanyeshamba est de ceux qui seront maltraités jusqu'au dérangement mental. Les témoins parlent de deux bières qui lui ont été servies dans la suite, chaque jour, pour l'encourager à tout avouer et à tout signer, même les invraisemblances manifestes. 
D'autres encore sont torturés pour devoir accuser faussement, magnétophones à l'appui, certains hauts cadres hutu, les rares qui existent alors dans l'administration. Il semble que le nom du ministre du Plan de l'époque, Gérard Nibigira, originaire de Ntega, a très souvent hanté bien des esprits rêvant de 1972. 
L'UPRONA contre les hutu 
Le pays tout entier vit désormais l'heure du conditionnement psychologique par les instruments du pouvoir pour organiser la répression arbitraire. Des réunions du parti sont organisées les 18 et 20 août à Bujumbura ainsi que dans différents centres provinciaux du pays, pour mobiliser l'opinion en faveur de la machine sanguinaire du major-président. La connivence est générale. Celle-ci cherche, par le biais de ces réunions, à prononcer l'arrêt de mort des principales cibles hutu. 
Deux déclarations parmi d'autres vont trancher définitivement: la première est celle d'une dame, membre d'une section du parti à Bujumbura. Elle se déchaîne: Je connais les responsables des massacres, dira Dahlia Nahimana de Ngagara, et ce qui me chagrine, c'est de les voir encore circuler librement dans la rue. Parmi eux figurent des ministres, des cadres du parti et de l'administration. 
La deuxième vient d'un ancien avocat privé, professeur à l'Université et membre du parti à la cellule urbaine de Rohero, Prudence Rubanda-Sinarinzi. Il propose: Pour en finir, je proposerais de décimer ce peuple à partir de tout individu de 16 ans et d'exclure de l'enseignement tout le reste. L'ex-avocat Rubanda s'exprimait ainsi dans une salle pleine à craquer, où des gens demandaient des têtes, par un réflexe collectif d'une haine incroyable. En ce samedi, le 20 août 1988, je me trouvais à Bujumbura depuis le début de la semaine. Grâce aux informations que j'avais été en mesure de recueillir, je poouvais me permettre de conclure que Buyoya et ses proches se préparaient à plonger le pays dans un nouveau bain de sang. Tous les milieux tutsi que je connaissais confirmaient mes craintes. Certains amis m'avaient vivement conseillé de quitter le plus tôt possible le centre de Gitega, me permettant, grâce à leur entremise, de me cacher en lieu plus sûr dans l'anonymat de Bujumbura (300 mille habitants à l'époque), C'est pourquoi, le lundi 16 août, au lendemain des cérémonies de Mugera, je me suis résolu à prendre le tout premier bus pour rallier Bujumbura. L'urgence était d'autant plus grande que j'avais aussi l'opportunité de commencer mes nouvelles fonctions de rédacteur en chef de "Ndongozi". 
Lorsque j'y suis arrivé, j'ai rapidement noué mes contacts avec les amis du noyau FRODEBU (Front pour la Démocratie au Burundi), avec lesquels je cogitais depuis bien des mois. En première ligne, il y avait celui que j'appelle encore mon plus grand confident de cette période, le Dr. Gérard Ntabahungu. En-dehors de ce petit cercle, qui comprenait au prêtre et deux dames, il y avait aussi celui qui fut le plus grand témoin du réseau que je me suis mis à organiser aux fins de dénoncer le pouvoir : c'est Audace Nsabimana avec lequel je partageais le toit à la dixième avenue du quartier Nyakabiga II. Mes contacts se sont étendus dans le milieu tutsi ainsi que dans le monde des diplomates, afin de recueillir un maximum d'informations et de m'assurer que mes analyses collaient à la réalité. J'en profitais aussi pour préparer mes interlocuteurs à soutenir mon action une fois qu'elle se mettrait en place. Après un tour d'horizon rapide auprès des principaux contacts sur lesquels je pouvais compter, j'ai compris que si ma vie avait un sens à ce moment-là, elle devait servir à monter un scénario de contestation publique, mais pacifique, qui deviendrait la preuve historique que l'Etat criminel hérité des juntes putschistes, pouvait être remis en question de l'intérieur du pays. Pendant longtemps, j'avais juré que je ne pouvais plus supporter sans réagir les mensonges dont j'étais témoin depuis seize ans dans les couloirs du pouvoir. Quand j'écoutais les gens de diverses catégories commenter les événements qui se déroulaient, j'avais chaque fois l'impression que jamais l'occasion n'était aussi propice pour démolir le double langage assassin que les gouvernements successifs avaient mis plus de vingt ans à façonner, profitant uniquement des victimes dont certaines collaboraient à leur autodestruction. 
Pour être sûr que notre action était opportune et qu'elle s'appuyait sur la plus parfaite connaissance des enjeux du moment, mes amis et moi-même, réunis la veille du 20 août, avions décidé de nous partager la tâche de la collecte d'informations. Il fallait essaimer, par délégation pour entendre ce qui allait se dire et se décider lors de réunions du parti programmées ce jour-là. Nous n'avions pas les moyens de savoir ce qu'il en était à l'échelle de tout le pays. Mais comme notre noyau d'action avec sa base la mieux implantée dans la partie septentrionale du pays, où travaillait mon ami Ntabahungu, nous savions très précisément ce qui se passait dans la zone sous occupation du parti. De plus, après avoir écouté les comptes-rendus incendiaires de la radio et de la télévision, nous ne pouvions plus nous tromper sur l'urgence d'agir. 
J'avais eu une chance exceptionnelle en décidant de participer personnellement à la réunion de Rohero, la cellule résidentielle de Bujumbura, où étaient concentrés les principaux représentants des centres de décision au plus haut niveau de l'Etat. Je ne savais pas que cette réunion était dirigée par l'ancien Premier ministre de 1972, Albin Nyamoya, dont j'ai parlé dans la première partie de ce livre. Je ne savais pas davantage que celui que Monsieur-tout-le-monde Monsieur tout le monde comme étant l'éxécutant numéro un du génocide de 1979 était assis au premier rang des invités d'honneur de cette réunion. 
Le tout se passait dans la salle du Centre islamique, tout près de la maison de la Radio-Télévision, sous la bénédiction du parti au pouvoir. Il y avait quelque chose comme un air de conspiration, qui faisait qu'un hutu n'avait pas le droit à la parole à cette occasion. Dans ma vie, je n'ai jamais été frustré comme je l'ai été ce jour-là, puisque j'ai demandé la parole six fois, en vain. 
Dès l'après-midi de ce samedi-là, il me semblait que le plan de génocide était en marche. L'inquiétude était soulignée par les journalistes de la Radio qui répercutaient le verdict, en annonçant que les coupables liés directement ou indirectement aux événements seront châtiés sans pitié et de manière exemplaire. 
Le dimanche 21 août, Frédéric Ngenzebuhoro, ministre de l'Information (répondant à une question de Radio France Internationale) était cependant obligé de démentir la nouvelle du retour au calme en reconnaissant que des tueries se poursuivaient dans la région du nord du pays. Et, sans tarder, le ministre des Affaires étrangères, Cyprien Mbonimpa, s'apercevait que l'information donnée la semaine précédente aux diplomates n'avait convaincu personne. Le lundi 22, il s'attelait à expliquer l'inexplicable. 
Dans les ministères, la semaine qui commence ce même lundi amorce l'étape suivante de la sensibilisation criminelle. Elle devient, suivant les consignes émanant du pouvoir, celle de la concrétisation de la campagne amorcée les jours précédents par le parti. Pour Kadoyi, parlant à ses subalternes, le Burundi vient d'être agressé par des groupuscules de réfugiés hutu à l'étranger et par leurs correspondants au Burundi. Un tutsi modéré, directeur du département des Affaires confessionnelles, reprend une analyse faite samedi par un autre tutsi, Gilles Bimazubute: Est-il toujours permis de mettre ce qui se passe aujourd'hui au Burundi sur le compte d'un ennemi extérieur? Que fait-on pour éviter l'injustice sociale qui frappe certains compatriotes? Que fait-on pour laisser rentrer les réfugiés? L'administration, n'a-t-elle pas une part de responsabilité dans ce qui est arrivé? Pourquoi ne devrions-nous pas désormais apprendre à nous attaquer au problème à la base plutôt qu'à jeter le tort aux autres? 
Questions pertinentes! Pourtant, dans les réunions du Parti comme dans celle que tient le ministre de l'Intérieur, poser de telles questions, c'est trahir la logique du crime qui germe quelque part. Aussi la réplique est-elle sévère contre toute personne qui tente de s'apitoyer sur le sort des hutu par des mots compatissants s'écartant de l'intrigue qui se noue dans le drame en cours. Le silence doit s'imposer pour couvrir la répression qui trahit la transparence, qui est pourtant un mot en vogue alors. Sans discontinuer, le tension monte progressivement, jusqu'à gagner tout le pays. Le cas des villes est bien connu puisque les intellectuels hutu se savent d'avance ciblés. 
Qu'en est-il en milieu rural, où s'achève la campagne d'explication et de pacification, organisée également sous les auspices de l'UPRONA depuis le 18 août? 
Ce ne sera plus comme en 1972. Ils ont assez tué; ça suffit. On ne mourra plus dans la médiocrité. Ce sont les paysans qui passent sur le qui-vive. Certains se donnent des consignes précises et refusent d'ailleurs de se laisser arrêter, s'organisant en groupes d'autodéfense. Plus d'une fois, les policiers de la Sûreté se sont trouvés incapables d'arrêter qui que ce soit en milieu paysan. Cela arrive à Gitega, au camp swahili, à Citiboke (Bujumbura) et à Sororezo, tout près du quartier résidentiel de Kiriri, à Bujumbura. Le cas d'un employé de l'ambassade des Etats-Unis est le mieux connu et le plus éloquent, qui prouve que le pays traversait une crise sanglante en passe de se généraliser. 
Vient alors l'une de mes heures les plus heureuses, mais aussi les plus tragiques. Il faut dire que les réunions du 20 août m'avaient laissé la plus grande amertume que j'avais jamais connue. Mais, le désir de combattre le crime a été en même temps le plus intense. 
Pendant les deux jours suivants, consultation après consultation dans le cadre du groupe d'amis qui évolue dans un des noyaux fondateurs de l'actuel Front pour la Démocratie du Burundi (FRODEBU), je compris personnellement qu'il ne restait qu'une chose: passer à l'action de dénonciation qui germait dans ma tête. En symbiose avec mes amis, une idée fut retenue, puis mise en pratique. Nous décidâmes d'écrire une "lettre ouverte" au président de la République, d'une part pour dénoncer le plan de génocide; d'autre part pour réclamer des solutions immédiates au problème ethnique. La lettre prit volontairement le ton d'un réquisitoire fort, dramatique et rebelle à la complaisance. On la voulait sévère et ce fut fait le 22 août. 
Malgré la filature et la panique, j'ai élaboré le manuscrit en une heure à Kamenge. La dactylographie m'a pris à peu près le même temps non loin de là, à Citiboke, au domicile du Pr. Augustin Nsanze. Après avoir terminé la dactylographie, j'ai estimé que mon travail essentiel était terminé à ce stade. Mon ami Audace Nsabimana s'est occupé des photocopies, qui furent réalisées avec la logistique de la faculté des Sciences Economiques et Administratives du Burundi (plus précisément au CURDES - Centre Universitaire de recherches pour le Développement Economique et Social) où il travaillait comme consultant en démographie. Nous avons bénéficié de la bienveillance de notre ami commun Léonce Ndikumana qui, avec une force tranquille dont je me souviens encore, a aussi collaboré aux démarches faites ultérieurement pour accroître l'audience de la lettre. 
C'est ce travail de diffusion, de collecte de signatures, que Nsabimana et bien d'autres compagnons ont réalisé durant la matinée du 23 août. Pendant ce temps, j'ai relancé dans la plus grande confidentialité, qui était impérative, mon travail de proximité et de lobbying auprès des milieux internationaux que je tenais à sensibiliser en premier lieu avant que l'histoire de cette lettre ne soit rendue publique. Le soir de cette journée du 23, le nombre de signatures que nous souhaitions était largement atteint.. vingt-sept personnes étaient venues poser leurs signatures en moins de douze heures, ressortissant de tous les quartiers de Bujumbura et appartenant à diverses professions (professeurs d'université, fonctionnaires et étudiants). Et ce, malgré l'interdiction faite aux gens de se réunir à plus de trois personnes. Le contexte était tellement agité que je n'ai même pas eu le temps de passer l'encre correctrice sur les fautes de frappe. L'épopée de la "lettre ouverte" se termine le 23-24 août par la distribution des copies réservées aux missions diplomatiques-clé. 
 
 
 
 
[1] L'équivalent de "bourgmestre", l'ancienne appellation, ou de "maire", adopté dans d'autres pays. 
[2] Le village est inconnu dans la quasi-totalité du Burundi. Les populations rurales vivent en habitat dispersé dans les collines. 
[3] Voir notamment J.E. Bidon et autres. Géographie du Burundi. ACCT/Hatier, Paris, 1991, p. 257 
[4] Ceci est une synthèse des témoignages que j'ai recueillis auprès de témoins o
 
 

 

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Modifié en dernier lieu le 5.09.2009
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